Le Forum Social Mondial à Nairobi, Kenya.
Témoignage: Jan Heuft, M.Afr.
26 Janvier 2007
Forum Social Mondial:Un autre monde est-il possible ?
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Montant dans l'avion à Alger pour me rendre à Nairobi, j'avais du mal à m'arracher du quotidien marqué par l'immense détresse des populations migrantes subsahariennes aux portes d'Alger et de Tamanrasset et dont une partie s'adresse tous les jours à notre équipe de l'association cuménique Rencontre et Développement et ses relais. En pensant aussi à ses quelques trois cent migrants que nous avons aidé à rentrer chez eux les mains vides, souvent malades et .par la route.J'avais honte en me voyant monter dans l'avion, comme les milliers autres participants au Forum Social Mondial, pendant que notre migrant, disposé à rentrer, faisait presque le même chemin à pied! Je n'osais même pas regarder vers bas par le hublot ! Je me demandais si vraiment cela fallait la peine de dépenser tant d'argent pendant que des nombreuses personnes meurent de soif et de fatigue dans l'énorme espace du désert que j'allais survoler !
Au même moment me venait à l'esprit toutes ses femmes que nous aidons depuis bientôt deux ans dans une cité d'habitations provisoires à quarante kilomètres d'Alger. Cela fait sept mois que subissons de certains courants traditionnels ou opportunistes des pressions et des menaces pour nous faire arrêter à faire fonctionner cet espace, où la femme voilée et parfois enfermée, peut s'exprimer librement. Malgré le document officiel que nous avions enfin obtenu du ministre concerné, nous autorisant à poursuivre notre action, je partais anxieux de ne plus retrouver ce petit centre opérationnel à mon retour.
Mal assis dans cet avion à cause de mes deux mètres de taille, je me sentais doublement torturé, d'autant plus que le vol a été prolongé de six heures vu de l'épais brouillard en arrivant à l'aéroport de Nairobi. Que j'allais dire dans ces différents séminaires sur l'immigration, sur la dignité de la femme, sur le fondamentalisme, sur le dialogue entre les religions.
Et me voilà au guichet de la police de frontière à Nairobi. Sans aucun problème j'obtiens mon visa d'entrée en payant quarante euros. C'est vraiment étonnant en sachant que ces mêmes africains sont refoulés, souvent brutalement, de nos frontières. De nouveau j'avais honte de mes origines. Alors le lendemain c'est le démarrage du Forum en grande pompe avec un discours formidable de l'évêque sud africain Mgr.Desmond Tutu. Oui " black is beautiful ", disait -il, les plus pauvres et les opprimés ont le droit de vivre et d'être défendus.
C'est avec ce message que je partais finalement dans les séminaires pour crier et faire entendre à chaque occasion, l'énorme détresse de ces populations en déplacement vers un monde meilleur. Nous étions tous très émus lorsque Aminata Traoré du Mali prenait la parole en dénonçant la mauvaise gouvernance et la corruption dans des nombreux pays du continent africain, mais aussi en parlant de tous ceux qui meurent en route où se noient dans la mer. En demandant aussi aux africains eux-mêmes de s'intéresser davantage à leurs frères " errant quelque part dans ce même continent ". Je disais en mon fort intérieur : Et nous missionnaires d'Afrique,où est notre solidarité ? Que faisons- nous pour ces africains en détresse ?
Une fois de plus la condition de la femme " sur cette route de détresse " fut évoquée en passant par les enfants qui auront plus tard ni identité ni nationalité et même pas de scolarité !.
Dans plusieurs séminaires la question du pardon et la réconciliation furent évoqués avec insistance. En effet, la paix ne peut être construite sans que justice soit faîte. Cela ne concerne pas uniquement les pays africains devenus indépendants, mais également, avec la même rigidité et force, les anciens états colonisateurs. Pour nous tous, il y a un devoir de mémoire!
Au séminaire sur la place de nos appartenances religieuse dans nos différentes actions sociales, il y a eut un débat très profond, mais finalement tous admirent que la foi en Dieu n'a pas besoin d'être affichée, mais se traduit par la vérité des actions que nous menons. Dieu se manifeste par ce qu'on est et non par ce qu'on prétend d'être. La reconnaissance du bien fait de l'action de l'autre, partant d'autres convictions religieuses, peut créer justement cet espace de liberté et de paix où il est " bon vivre ".
Le dernier jour du Forum fut marqué par l'occupation d'un restaurant par un grand nombre de jeunes Kenyans, pauvres et plus au moins exclus du Forum. Ils réclamaient, à juste titre, un repas gratuit. Ce faisant, ils nous chassaient " les riches participants du Forum " Je ne pouvais pas m'empêcher de penser aux paroles célèbres du pasteur Martin Luther King: " We shall overcome ".
Une autre génération de Kenyans chantaient pas loin de là, au même moment, " un requiem sur la pauvreté " avec enthousiasme et conviction. Ainsi le lien fût fait avec la réalité environnante de l'extrême pauvreté dans laquelle vivent des nombreux habitants de ce pays. La fête de la clôture fut grandiose avec une belle intervention de l'ancien président de la Zambie : Kaunda, mais dans un coin du parc je me suis trouvé tout à coup en face de deux jeunes Kenyans d'environs seize ans, mangeant les restes de nourritures des poubelles. Oui, il est urgent d'uvrer pour un autre monde !
Alors je repartirai de ce Forum plus motivé que jamais pour m'investir encore davantage dans ce monde d'exclus tout en cherchant des solutions qui peuvent aboutir dans un avenir proche ou lointain et permettent de construire un " autre monde" plus juste et équitable. Est - ce n'est pas cela aussi " construire le royaume de Dieu ?
Nairobi le 26 janvier 2OO7.
Jan Heuft, Père Blanc en Algérie .
Photos Yago Abeledo M.Afr. Nairobi
The World Social Forum in Nairobi, Kenya.
Testimony Jan Heuft, M.Afr.
26 January 2007
World Social Forum: another world is it possible ?
Boarding the plane at Algiers for Nairobi, I was at pains to drag myself away from our daily experience marked by the immense distress of Sub-Saharan migrant populations at the gates of Algiers and Tamanrasset. Some of them refer daily to our ecumenical association of Encounter and Development team and its go-betweens. I also thought of some three hundred migrants we have helped to return home empty-handed, often ill and by road.
I was shamefacedly conscious of boarding a plane, like thousands of other participants at the World Social Forum while our migrant, decided to return home, would cover almost the same distance on foot! I could not even dare to look down from the porthole! I wondered whether it was really so necessary to spend so much money while so many people were dying of thirst and exhaustion in the huge desert expanse that I was going to fly over.
At the same time, all the women we have been helping for almost two years in a temporary accommodation site forty kilometres from Algiers came to mind. For seven months now, we have had to tolerate certain traditional or opportunistic trends and even threats to stop us from running this site, at which veiled and sometimes-enclosed women may freely express themselves. In spite of official papers we have at last received from the ministry concerned authorising us to pursue our activities, I left anxious that our little centre would not be operational on my return.
Uncomfortably seated on board due to my over six-foot height, I felt double torture when the flight was extended to six hours because of thick fog on arrival at Nairobi airport. What could I say in these different seminars on immigration, women's dignity, fundamentalism, or interreligious dialogue?
There I was at the control desk of the Nairobi border police. Uneventfully, I received my entry visa, costing forty euros. It is truly amazing knowing that these same Africans are rejected, sometimes brutally, at our frontiers. Once again I felt ashamed of my origins. The following day was the start of the Forum with great ceremony and a magnificent speech from South African Archbishop Desmond Tutu. 'Yes indeed,' he said, 'black is beautiful. The poorest and oppressed have the right to live and be defended.'
With this message, I finally went into the seminars to cry out and be heard at every opportunity about the distress of these displaced peoples travelling towards a better world. We were very moved when Aminata Traoré of Mali spoke denouncing corrupt governance in many countries of the African continent, but also mentioning all those who died on the way or drowned at sea.
Demands were also made on Africans themselves to become more interested in their brothers and sisters, 'wandering somewhere around the selfsame continent.' In my conscience, I asked 'What are we Missionaries of Africa doing with our solidarity? What are we doing for these Africans in distress?'
Once again, the condition of women, 'on this road of suffering' was mentioned in passing, referring to the children who later would have no identity, nationality or even schooling! Several seminars placed emphasis on issue of forgiveness and reconciliation. In fact, peace cannot be built without justice being done. That is not just a matter for recently independent African countries, but also with the same firmness and power, the former colonial states. There is a duty of remembrance on the part of us all!
At the seminar concerning the role of our religious affiliations in our various social actions, there was a very profound debate, but at the end all agreed that faith in God has no need of proclamation, it is evident by the truth of the actions we perform. God is made manifest by who one is and not by what one pretends to be. Recognition of the goodness of another's action, who comes from another religious persuasion, can precisely create a space of freedom and peace where it is 'good to be alive.'
The final day of the Forum was marked by the occupation of a restaurant by a large number of young Kenyans who were poor and more or less excluded from the Forum. Quite rightly, they demanded a free meal. In doing so, they classed us as 'rich participants of the Forum.' I could not but think of the famous words of Doctor Martin Luther King: 'We shall overcome.'
At the same time, another generation of Kenyans were singing not far from there 'a requiem for poverty' with enthusiasm and conviction. Thus the link was made with the surrounding reality of extreme poverty in which many inhabitants of this country dwell. The closing festivities were grandiose, with a great speech by Doctor Kenneth Kaunda, former President of Zambia. However, in a corner of the Park I was suddenly faced with two young teenaged Kenyans eating leftover food from rubbish bins. Yes indeed, we need to work for a better world URGENTLY.
I shall leave this Forum more motivated that ever to involve myself even more in the world of the excluded, while seeking solutions that could come to a head in the near or distant future, enabling the building of 'another world', more just and fair. Is that not also what it means to 'build up the Kingdom of God?'
Nairobi le 26 janvier 2OO7.
Jan Heuft, White Father in Algeria.
Translated by Donald MacLeod
Photos Yago Abeledo M.Afr. Nairobi